Attendre
Gérard Monnier
Vous croyez photographier telle scène par plaisir - en fait c'est elle qui
veut être photographiée. Vous n'êtes que le figurant de sa mise en scène.
- Jean Baudrillard, 2005
Le temps est compté. Et cependant, dans la ville moderne, les moments du mouvement et de la vitesse alternent avec ceux de l'arrêt et de l'attente, longue ou brève. Voici un enchaînement, une imbrication du déplacement et de l'attente, voici les formes inséparables de notre façon de vivre dans l'espace de la grande ville. Temps gagné, temps perdu. Des temps forts, et des non-temps.
Cette discontinuité est inséparable de notre précipitation, le temps passé à attendre est comme l'empreinte en creux du temps gagné. Et si la vitesse nous défie à en fixer son image, au contraire l'attente s'étale, s'installe et offre beaucoup à voir , calmement. Un regard lent sur ces personnes qui attendent, sur leur aléatoire réunion dans un abri-bus, dans une file à l'entrée du cinéma ou à la caisse de l'hypermarché.
Attente subie, dans l'accès au bus, au métro, au train, au taxi ; attente obligée, au feu rouge du passage des piétons ; attente choisie, dans l'accès aux spectacles, expositions, aux produits convoités le jour des soldes.
En se limitant à l'observation des figures de l'attente dans l'espace urbain public, on découvre que les figures, comme sur une scène invisible, composent un spectacle inattendu, involontaire et cependant souvent raffiné. Un spectacle à demi-écrit, avec les codes d'un espace public organisé, où le trottoir devient un podium, où la mince structure de l'abri-bus fixe un centre, dessine un fond et des côtés. Un spectacle spontané, qui prend quelquefois la forme d'une frise hiératique, dont la noblesse prolonge une tradition artistique séculaire. Ici et maintenant, dans les villes du monde entier et dans leurs banlieues.
La prise de vue photographique est l'instrument de cette découverte des formes et des lieux de cette chorégraphie immobile : un spectacle au quotidien, partout semblable, partout différent.